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in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/jusqunouvelordOOguit
-T
Il a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires
numérotés et signés de Tauteur
sur papier vélin d'Arches à la forme.
N"* 1 contenant 26 croquis originaux de
Sacha Guitry. Prix: 1.000 francs.
N°* 2 à 20 contenant un croquis original
de Sacha Guitry. Prix : 100 francs.
Jusqu'à
nouvel
ordre...
DU MEME AUTEUR
Chez les Zoaques, 3 actes.
La Clef, 4 actes.
Petite Hollande, 3 actes.
Le Veilleur de Nuit, 3 actes.
Correspondance de Paul Roulier-Davenel
Un album de Caricatures
DEVANT PARAITRE
PROCHAINEMENT :
Nono> 3 actes.
Le Mufle, 2 actes.
Jean III, 3 actes.
Un Beau Mariage, 3 actes.
La Prise de Berg-op-Zoom, 4 actes.
SACHA GUITRY
Jusqu'à
nouvel
ordre.,.
Ce livre est édité par
Maurice de Brunof f
32, Rue Louis-le-Grand
PARIS
5 6/3
Mon cher Ami.
Je vous dédie ce livre en témoin
gnage de ma tendresse et de mon
admiration pour vous.
Vous m'avez jusqu'ici prodigué les
trésors infinis de votre intelligence et
de votre bonté. Et certes, je n'ai pas
la folle prétention, en vous offrant
ce livre, de m'acquitter envers vous !
Mais, mon cher ami — tout se
paye ! — vous avez encouragé rim=
pression de cet ouvrage et vous trou-
verez bon qu'aujourd'hui je vous en
laisse un peu la responsabilité.
A vous de tout mon cceur.
S. G.
L'ARGENT
L'Argent
Ce qui prime tout dans la vie, c'est l'argent.
Sans argent, il n'y a pas de bonheur possible,
et, jusqu'à une certaine limite, l'argent fait le bon-
heur. Cette limite varie selon les besoins de chaque
individu.
Il ne faut pas manquer d'argent, et il ne faut pas
en avoir beaucoup trop. Parce que ceux qui en ont
beaucoup trop se le font prendre par ceux qui n'en
ont pas assez — et s'ils ne se laissent pas prendre
leur argent, ils deviennent odieux.
Il est bien évident que Rockefeller n'est pas l'homme
le plus heureux du monde parce qu'il en est le plus
riche, mais il est bien évident aussi que l'homme
le plus pauvre du monde est le plus malheureux
de tous.
Nous ne pensons qu'à l'argent.
Celui qui en a pense au sien, celui qui n'en a pas
pense à celui des autres. C'est notre plus grande
préoccupation.
Donc, l'argent prime tout.
Mais ce n'est pas tout.
Il y a la santél
Et pourtant...
Nous hésiterions à compromettre notre fortune
pour affermir notre santé, et nous n'hésiterions pas
à compromettre notre santé pour doubler notre
fortune.
Vous, du moins.
Si un millionnaire était assez bête pour offrir
cinquante louis par doigt de pied coupé, il serait
ruiné au bout de dix minutes.
(D'autant plus que les doigts des pieds sont voi-
sins les uns des autres et qu'on peut en couper deux
ou trois à la fois.)
LA SANTÉ
La Santé
Ça, c'est tout I
L'AMOUR
L'Amour
Un de mes amis, à qui je déclarais que je n'ai-
mais pas Venise, m*a dit :
— Vous verrez, mon vieux, plus tard... quand
vous aurez eu de la peine... quand vous aurez le
cœur meurtri, déchiré...
Je n'aimerai donc jamais Venise I
LE TRAVAIL
Le Travail
La santé, l'argent et l'amour nous procurent des
plaisirs et nous assurent le bonheur — mais les plus
grandes joies de la vie nous sont données par le tra-
vail.
L'homme qui mange n'est pas toujours beau,
l'homme qui pleure est parfois laid, l'homme qui
aime est souvent grotesque, l'homme qui meurt
est d'ordinaire affreux, mais l'homme qui travaille
n'est jamais ridicule.
Qu'il repasse un couteau, qu'il compose une valse,
qu'il fauche à travers champ, qu'il cire des bot-
tines, ou bien qu'il peigne un mur, son geste est
naturel et n'est jamais vulgaire.
Le plus grand danger que court un artiste est d'at-
teindre trop rapidement le but qu'il s'était proposé.
Et je pense qu'il convient de le placer, ce but,
si loin, si haut qu'on ne puisse y parvenir jamais.
Dame, il est dangereux d'être au sommet de quoi
que ce soit, parce que c'est tout petit, un sommet —
et on ne peut pas s'y tenir. Si on pouvait s'y tenir,
ce ne serait plus un sommet, et, comme il ne faut
pas redescendre, il est préférable de monter tou-
jours, toujours...
Les industriels, les boutiquiers et les bourgeois
s'imaginent aisément que nos préoccupations, nos
doutes et nos joies sont de même nature que les
leurs. Et ils pensent sincèrement que, avec de l'ar-
gent, on peut toujours nous avoir.
Quelle erreur !
Qu'ils cherchent, et ils verront que, dans l'œuvre
des plus grands peintres, les plus beaux tableaux
sont ceux qu'ils ont faits de leur mère.
L'ORGUEIL
L'Orgueil
La Nature nous a donné, à nous qui ne possédons
ni la rapidité de la gazelle, ni la trompe de l'éléphant,
ni la férocité du tigre, ni l'aiguillon de la guêpe,
la Nature nous a donné, parmi d'autres armes, l'or-
gueil.
Et celui qui n'a pas d'orgueil est plus infirme qu'un
bossu.
L'orgueil nous préserve des maux les plus grands.
Sans son secours, nous connaîtrions l'envie, la colère,
le désir de nous venger, l'amertume et l'ennui.
Ah ! Que de peines évitées, sans même nous en
rendre compte, grâce à l'orgueil, qui nous cuirasse
et nous protège ! Que de satisfactions intérieures, que
de joies délicates nous lui devons !
L'orgueil, à mes yeux, n'est pas, ainsi que l'affirme
Monsieur Larousse, la «trop avantageuse opinion
de soi-même ». Non. Pourquoi tromper le monde ?
Pourquoi lui dire que l'orgueil est un défaut, que
c'est un péché ?
L'orgueil est une passion, comme l'amour.
Comme l'amour il a fait commettre des crimes,
comme l'amour, il a fait faire de grandes choses.
Il excite et stimule.
L'amour inspira sans doute les plus beaux vers, et
nous devons à l'orgueil les plus superbes mots qui
aient été dits.
L'orgueil fait partie de cette tendresse infinie qu'on
doit avoir pour soi-même et sans laquelle tout bonheur
me paraît improbable.
Il y a trois façons, je pense, de porter son propre
orgueil.
Primo, comme on porte une épée, ainsi que faisait
Monsieur J. Barbey d'Aurevilly.
Ah ! ça, c'est magnifique !
C'est magnifique, mais ça demande des aptitudes
assez rares, telles que la beauté du corps, la distinc-
tion naturelle, l'élégance de l'esprit, le courage et
l'intelligence.
Passons.
La seconde façon — la plus répandue — de porter
son orgueil est assez irritante. On le porte masqué, et
il prend alors le nom de « modestie».
Les modestes, avec leurs singeries, avec leur feinte
résignation à la médiocrité, avec leurs sourires désa-
busés, leur fausse résignation, font un mauvais
calcul, car nous sommes toujours disposés à ne concé-
der de talent à personne. Ah ! Oui, vraiment, nous ne
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demandons qu'à nous laisser tromper par la modestie
des autres !
Et je préfère la troisième façon de porter son or-
gueil : en soi !
Il faut avoir un immense orgueil, et il faut sans cesse
l'entretenir.
Mon orgueil, à moi, est si grand que je considère avec
une émotion joyeuse tout ce qui m'arrive. Je me dis :
« Faut-il que cela soit bon, pour que cela me soit arrivé! »
Je ne peux envier personne et je ne peux rien dési-
rer. Je suis persuadé que j'ai tout. Et si j'avais des
pellicules, je serais fier de mes pellicules.
Il faut placer son orgueil hors d'atteinte. Il faut
qu'il soit inaccessible, inébranlable et, s'il se peut,
complètement invisible. Car, vu de loin, mal vu, vu
simplement, l'orgueil ressemble à de la vanité. Et
c'est laid.
La vanité, c'est l'orgueil des autres.
L'INDULGENCE
L'Indulgence
Voilà bien la plus intelligente des vertus, la plus
maligne et la plus délicate.
Pourquoi vous en voudrais-je d'un mot blessant,
d'un geste maladroit, d'une vilaine pensée ?
Il faut avoir pour chacun la somme de bonté qui
lui fait défaut afin de rétablir l'équilibre.
LE COURAGE
Le Courage
Il ne faut pas confondre la bravoure et le cou-
rage.
li ne faut pas confondre la lâcheté et la peur.
Être courageux, c'est attendre le danger. Être
brave, c'est aller au devant du danger.
4
Le courage est une vertu, tandis que la bravoure
est un phénomène nerveux comme la peur.
D'ailleurs n'a-t-on pas dit que la bravoure c'était
la fuite en avant.
L'homme qui est brave et l'homme qui a peur
s'imaginent toujours qu'ils sont en danger et — bien
que la conduite du premier soit l'opposé de la con-
duite du second — ils obéissent tous deux à leurs
nerfs, leur instinct seul les guide et ils sont irres-
ponsables l'un et l'autre.
Donc la bravoure et la peur se manifestent spon-
tanément. Tandis que le courage et la lâcheté sont
des sentiments raisonnes. En face du danger on
peut être lâche ou courageux sans perdre un instant
sa lucidité d'esprit — seulement, il ne faut pas être
lâche.
LA FANTAISIE
La Fantaisie
Tous comptes faits, je place la Fantaisie en tête
des qualités humaines.
Une décision aussi grave, aussi, disons le mot,
capitale, ne va pas sans explication.
Et je m'explique.
La bonté, le courage, la probité, sont des vertus
dont on ne peut pas contester l'existence, la valeur et
l'utilité. Mais il faut être juste, il ne faut pas se lais-
ser aveugler par son admiration, il faut enfin recon-
naître que ces vertus se manifestent à peu près de la
même façon chez tous les individus qui les pos-
sèdent.
La bonté, par exemple, d'un pharmacien ressemble
à s'y méprendre à la bonté d'un fruitier.
La probité, — un second exemple ne sera pas de
trop — la probité d'un capitaine d'infanterie coloniale ne
diffère pas de celle d'un fabricant de porteman-
teaux.
Le courage — un dernier exemple fera bien — le
courage d'un imbécile est semblable à celui d'un esprit
fleuri, charmant et disert.
Il n'y a pas deux sortes de bonté, il n'y a qu'une
espèce de probité, et je ne connais pas deux façons
d'être courageux.
Résumons-nous : les vertus ne sauraient nous
être personnelles, car, si elles l'étaient, elles pourraient
être modifiées, et, par cela même, elles perdraient de
leur intégralité.
Les vertus que nous possédons nous ont été prêtées,
et nous devons les rendre intactes afin que d'autres
puissent s'en servir après nous.
La Fantaisie, elle, n'est pas un prêt: c'est un don.
Ne cherchez pas à ma préférence une autre cause.
C'est un don merveilleux, dont la rareté augmente
la valeur.
C'est une faculté qui a le pouvoir de s'adapter,
malgré nous-mêmes, à toutes nos actions en les
colorant.
Et, j'y pense, c'est bien plus qu'un don, c'est plus
qu'une faculté, c'est un sens, c'est un sixième sens.
Si bien que ceux qui en sont privés sont, à mes
yeux, des espèces d'infirmes.
Nous ne sommes ni le maître ni l'esclave de notre
fantaisie. Elle fait partie de notre organisme au même
degré que l'odorat.
Mais, si nous n'en sommes pas l'esclave, nous en
sommes parfois la victime, et, de même que nous sen-
tons les odeurs mauvaises, notre fantaisie souffre
et nous fait souffrir de la médiocrité des gens.
Mais les joies qu'elle nous procure sont si nom-
breuses et si grandes que nous aurions mauvaise
grâce à nous plaindre de cet inconvénient.
La Fantaisie est un sens au point que, si nous vou-
lions, en un jour de gravité, nous en défaire, nous ne le
pourrions pas.
On a vu des gens, très honnêtes pendant la pre-
mière partie de leur existence, qui devenaient tout à
coup escrocs, voleurs et bandits, parce que l'honnêteté
est une vertu prêtée, c'est-à-dire qu'elle conserve
toujours son indépendance en respectant la nôtre.
Tel n'est pas, je le répète, le cas de la Fantaisie,
qui naît, vit et meurt avec nous.
Mais, si la Fantaisie ne s'acquiert pas, elle se
développe du moins le plus aisément du monde.
Et elle est à ce point personnelle à chaque individu
qu'il est impossible de la pasticher.
Je parle alors de la Fantaisie en art.
Dieu sait si MM. Reboux et Muller ont réussi leur
livre A la manière de... Eh bien, je me permets de
les mettre au défi de parodier la manière d'Alphonse
Allais. Et dites- vous bien que je ne risque pas
grand'chose en lançant ce défi, car jamais la Fan-
taisie la plus effrénée, la plus folle, ne devient un
travers. C'est toujours une qualité, et l'on ne peut
caricaturer que les défauts.
Un jour qu'il fera moins chaud, vous vous amuserez
à regarder autour de vous et vous vous apercevrez
— ce qui est surprenant ! — que la Fantaisie se ren-
contre rarement chez les personnes qui en auraient
tant besoin.
Les auteurs gais, les humoristes, les comiques, en
sont généralement dépourvus.
Vous découvrirez, en revanche, chez des bourgeois,
chez des bookmakers, chez des hommes du monde,
chez des commerçants, chez des industriels, les signes
évidents de la Fantaisie la plus naturelle et la plus
savoureuse.
\
L'AMITIÉ
L'Amitié
Je cherche un ami intime.
J'ai des camarades qui m'amusent et des rela-
tions qui ne m'amusent pas. J'ai quelques amis qui
me plaisent et que j'aime et qui m'aiment. Mais il
faut que je réunisse au moins quatre de ces amis-là
pour que j'aie l'impression d'en avoir un vrai — et
encore !
Je cherche un ami intime, dont je ferai mon ami
d'enfance.
Oh ! Je le préviens que je suis très difficile.
Je ne lui demande pas seulement d'être mon ami,
il faut que je sois le sien — et ça dépend de lui.
Je veux qu'il n'ait pas de talent et pas d'amer-
tume. Mais je veux qu'il ait eu des dons — autrefois
— et qu'il lui en soit resté du goût pour les arts et
pour les choses de l'esprit.
Être doué, c'est n'avoir pas assez de talent pour
se spécialiser. Un don n'est agréable que s'il est
accompagné au moins d'un autre don. L'homme qui
serait seulement doué pour le dessin serait un médiocre
dessinateur. Mais s'il était également doué pour la
musique et la littérature, ce serait un compagnon
charmant.
Je consacrerai à mon ami intime la moitié de ma
vie, et je veux qu'on dise qu'il me consacre toute la
sienne.
Il ne se rendra pas compte de la place qu'il
tiendra dans mon existence. S'il s'en rendait compte,
je le trouverais encombrant.
Je ne lui demande aucun dévouement, mais je veux
qu'il soit digne du mien.
Oh! Et je ne veux pas qu'il soit marié, et je ne veux
pas qu'il soit pauvre.
Si j'avais un ami pauvre, il cesserait de l'être, puis-
qu'il serait mon ami intime. Mais il cesserait aussi
d'être mon ami intime, puisqu'il serait mon obligé.
S'il était reconnaissant, je serais gêné ; et s'il était
ingrat, je serais furieux.
Je veux que mon ami intime n'ait aucun défaut de
prononciation, et je ne veux pas qu'il soit dur d'oreille.
Il se fera connaître à moi, un soir, en me racontant
des histoires courtes et fines, et en prenant du plaisir
à l'audition de mes plus longues anecdotes.
Quelques jours après, nous parlerons de notre
enfance, et je lui raconterai mes parents. Il rira sans
cesse.
Un beau soir, enfin, je lui déclarerai mon amitié.
Et tout de suite il saura si j'aime ou non ma femme,
et combien exactement je gagne par an.
Et alors, plusieurs fois par semaine, sans se l'être
dit, sans s'être donné rendez-vous, nous nous retrou-
verons au coin du feu et nous causerons...
J'attache une grande importance aux conversa-
tions dans la vie. De l'échange des idées franches et
nues jaillit souvent l'idée, et jamais l'ennui ne vient.
Je pense qu'il convient d'avoir une aussi grande
pudeur à livrer ses idées, ses pensées et ses goûts,
qu'à livrer son corps.
L'homme qui cause avec n'importe qui et le ren-
seigne sur ses joies et ses peines est à mes yeux sem-
blable à celui qui ramasse une fille sur les boulevards
et l'emmène chez lui.
Je comprendrais presque qu'il n'eût pas le dégoût
d'elle, mais je n'admets pas qu'il n'ait pas honte de
lui.
On ne doit pas se prostituer. On doit avoir le res-
pect de soi-même, de son corps et de son cerveau.
Et j'aime infiniment les gens qui se dérobent au cours
des réunions nombreuses, et qui s'évadent des conver-
sations, et qui semblent ne s'intéresser à rien, et qui
acceptent une réputation de frivolité incessante, pour
n'avoir pas à dévoiler devant tout le monde ce qu'ils
conservent jalousement et qui constitue le charme de
l'intimité.
Si, l'ayant trouvé, je me fâche un jour avec cet
ami, j'aurai beaucoup de chagrin et nous resterons
six mois sans nous voir.
Puis nous nous réconcilierons pour être bien sûrs
que c'est fini, pour n'avoir plus de chagrin et pour
n'être plus tentés de nous réconcilier
Et nous étant revus une fois, nous ne nous reverrons
plus jamais.
LES REPAS
Les Repas
Chaque repas que je prends en dehors de chez
moi confirme mon opinion sur la déplorable façon
actuelle de recevoir.
Je ne suis ni extrêmement difficile, ni ce qu'on
appelle « goinfre », mais, comme on ne fait que
deux grands repas par jour, il m'est désagréable,
odieux même, de sacrifier l'un ou l'autre.
Je déteste la bonne franquette et je hais la fortune
du pot.
Or, la coutume, ou plus exactement la mode, veut
que l'on n'attache plus aucune importance aux ali-
ments et aux boissons que l'on offre.
— Pourvu que ce soit bon et qu'il y en ait assez 1
disent les maîtresses de maison.
Et elles ajoutent :
— D'ailleurs on mange toujours trop !
Mais non, mais non. Vous m'avez invité pour me
nourrir et non pas pour me soigner.
Et puis, c'est avec des principes pareils qu'il n'y en a
jamais assez et que ce n'est jamais bon.
Mettez- vous bien dans la tête qu'on ne sauve pas
un dîner en ajoutant à la dernière minute des bouchées
à la reine I
La personne qui vous invite estime qu'elle vous fait
un plaisir, et son dérangement se borne à faire mettre
un couvert de plus.
Car c'est un dérangement pour elle !
C'est inouï !
Mais, madame, lorsque je m'assieds à votre table, je
vous donne une marque de confiance dont vous devez
vous rendre digne.
Et, croyez-moi, je n'en fais pas uniquement une
question de nourriture.
Quand un dîner est mauvais, ça ne prouve pas seu-
lement que le dîner est mauvais. Ça prouve que le
café ne sera pas buvable, ça prouve que les liqueurs
seront oubliées et les cigares omis. Ça prouve que
vous ne tenez pas à ce que je revienne. Ça prouve que
j'ai eu tort de venir.
Pourquoi ai-je l'impression qu'autrefois on agissait
différemment ?
Et à quoi faut-il attribuer cette insouciance des
amphitryons ?
A leur avarice ?
Oui, d'abord, bien sûr. Mais aussi, mais surtout,
cela tient à la facilité qu'on a d'ouvrir sa porte à
n'importe qui, presque.
Il faut estimer ses convives. Or, on s'invite à dîner
pour faire connaissance.
On commence tout simplement par la faim.
Ensuite, on se rend l'invitation.
On fait ça trois fois, quatre fois, jusqu'à ce que ça
vienne.
Et, le plus souvent, on s'aperçoit — trop tard !
que l'amitié ne vient pas en mangeant.
Eh ! Oui, trop tard! Vous ne pouvez plus vous déro-
ber. Le pli est pris, c'est l'engrenage. Et puis on sait
que vous avez dîné à plusieurs reprises les uns chez
les autres, on croit que vous êtes des intimes et on ne
s'explique pas vos sévérités réciproques — car, pour
tout le monde, vous êtes des amis, excepté pour vous.
Ainsi vous détruisez l'un des plus grands charmes
de la vie. Et, l'ayant méconnu, pour un peu vous le
contesteriez.
Et pourtant, est-il un plaisir plus savoureux que
celui d'avoir à sa table deux amis gourmands et gais ?
Je dis« deux», parce que pour manger, c'est comme
pour causer, il ne faut pas être nombreux.
Moins on est de fous, plus on rit.
Car, il faut bien l'avouer, on ne s'amuse jamais
lorsqu'on est quinze ou vingt à table — ou ailleurs.
Un grand dîner, mais c'est sinistre, un grand dîner I
On n'est jamais placé comme on aurait souhaité
l'être. On a toujours trop chaud, on est mal et on mange
fort peu d'un tas de plats compliqués et prévus.
C'est partout la même truite saumonée, le fatal
filet jardinière avec quatre petits pois dans une mi-
nuscule croustade, c'est la glace à la framboise et
c'est le fromage, en carton sans doute, dont tout le
monde a envie, mais que personne n'ose entamer I
Ah ! Que la vie est belle et que l'on bavarde bien
quand on est quatre et qu'on a mangé chacun son per-
dreau !
Puisque vous avez la manie d'avoir chez vous des
6
gens célèbres, ne les invitez donc pas tous à la fois !
On brille mieux quand on est seul, et les gens cé-
lèbres préfèrent ne pas se rencontrer.
Conviez-les chacun à leur tour, offrez-leur de bons
mets et de bons vins, et vous les aurez souvent, et, au
moins, vous pourrez profiter d'eux.
Vous faites venir Capus, et le même soir, vous in-
vitez Donnay pour épater Capus !
C 'est une faute inutile.
Capus est bien plus épaté de voir Capus chez vous
que d'y voir Donnay.
LE JEU
Le Jeu
J'ai cru m'aperce voir que, pour bien se rendre
compte du physique d'un homme, il fallait le voir
dormir.
Je m'aperçois que, pour bien se rendre compte
du caractère d'un homme, il faut le voir jouer.
Dans ces deux cas, l'individu qu'on examine perd
instantanément tout ce qui est factice en lui.
Le sommeil combat victorieusement le rictus iro-
nique, le masque volontaire et la fausse bonhomie.
Il triomphe, après une bien courte lutte, de l'expres-
sion la plus soigneusement étudiée. Les yeux se fer-
ment, les muscles et les nerfs se détendent, et bientôt
il ne reste plus qu'une forme inexpressive et exacte.
On se trouve en face de la vérité.
Ah! Dame, c'est un peu effrayant. C'est toujours un
peu effrayant, la vérité. Et il faut qu'une femme soit
réellement jolie pour l'être encore.
A ce propos, je conseille au jeune marié de s'en-
dormir le second pendant les premiers jours..
Avec une égale franchise, avec une promptitude
semblable, le jeu dévoile à l'indiscret qui s'en amuse,
le caractère le plus savamment dissimulé.
Autour d'une table de baccara, de roulette ou de
petits chevaux, au poker, au bésigue ou à l'écarté, il
y a deux sortes de personnes :
1^ Les joueurs ;
2° Les pas- joueurs.
Les pas- joueurs sont là pour s'amuser, et ils s'en-
nuient. Et, s'ils ne s'ennuient pas, ils ennuient les
autres. Leur distraction perpétuelle est agaçante et
leurs plaisanteries paraissent toutes déplacées.
Ces malheureux prennent inconsidérément le Jeu
pour un jeu. Ils parlent, ils fument, ils rient. Ils
disent « zut» quand ils perdent et «chouette» quand
ils gagnent.
Ils ne sont pas joueurs.
Ils ignorent cette volupté spéciale et complète. La
plus complète qui soit, peut-être.
En effet, la sensation que le joueur éprouve à cela de
particulier qu'elle se manifeste sans concours exté-
rieur.
La boisson, l'opium et la morphine apportent à
ceux qui s'y sont adonnés l'illusion d'un bonheur
longuement souhaité, une libération momentanée,
une quiétude passagère. Soit. Mais à quel prix !
C'est l'abandon de soi-même. C'est le renoncement
à la vie. Ces passions-là sont lâches.
Se piquer à la morphine, c'est se fuir. Boire, c'est
se quitter. Fumer l'opium, c'est se perdre.
Tandis que jouer, c'est courir après soi 1
C'est se chercher.
Et quand ils se trouvent, les joueurs, ils ne veulent
plus se quitter. Et quand ils se perdent — ne le disent-
ils pas ? — quand ils se perdent, ils veulent se rat-
traper !
L'argent, au jeu, n'a plus sa valeur et n'a plus sa
forme.
Son argent, c'est soi. C'est soi en petits morceaux.
Ce qu'on perd, on vous l'arrache. Ce qu'on gagne, on
vous le rend.
On ne joue pas contre quelqu'un. On joue contre
soi, avec soi, en soi. C'est une lutte intérieure qui se
livre, par votre volonté, entre votre instinct et votre
raison.
Quand la raison triomphe, quand on a bien fait de
tirer à cinq ou de jouer le 17, on est fier d'être aussi
raisonnable et aussi fort.
Et quand l'instinct triomphe, quand on a bien fait
de jouer au hasard, n'importe quoi, alors on est fier
d'avoir autant de chance.
Ah! Voilà le grand mot ! La Chance ! Avoir de la
Chance !
Quel rayonnement ! On a du soleil dans les yeux
quand on a de la chance. La somm.e qu'on gagne,
mon Dieu ! c'est toujours peu de chose, mais c'est
la chance qui vous l'a fait gagner !
Cent francs perdus : très petit ennui.
Vingt francs gagnés : immense joie.
D'ailleurs, un vrai joueur ne perd jamais. Il gagne
ou il ne gagne pas. La somme qu'il laisse n'est pas
perdue. L'argent ne peut pas se perdre. Il s'éloigne
momentanément. Il découche. Le vrai joueur ne peut
pas perdre, puisqu'il peut rejouer le lendemain.
Et, maintenant, regardez avec moi les visages.
Vous allez assister à un spectacle saisissant.
Regardez. Pendant une seconde, ils vont tous se
ressembler...
Hein ? Vous avez vu. Au moment où le hasard
décide, ils se ressemblent tous. Et ils doivent avoir
la même température.
L'œil désorbité, la bouche entr'ouverte, leur visage
exprime simultanément l'espoir, la crainte, l'envie
que cela cesse, vite, et le désir que cela dure
encore...
Puis — voyez — comme si chaque homme ôtait un
masque, les tempéraments les plus divers se révèlent
soudain.
Chaque être est solitaire dans cette multitude. Et,
sans que vous ayez à faire le moindre travail, il se
livre à vous sans pudeur et sans fards.
Vous le voyez tel qu'il est.
Vous savez tout à coup s'il est orgueilleux, s'il est
inquiet, s'il est timide, s'il est honnête, s'il est vani-
teux et s'il est un peu fou. Vous savez également s'il
a, en jouant, une arrière- pensée et s'il destine à quel-
que chose l'argent qu'il espère gagner.
Vous en doutez ?
Eh bien, choisissez votre homme et ayez un peu de
patience. Attendez qu'il ait fini de jouer et regardez- le
bien quand il quittera la table verte...
Qu'il se lève lentement ou bien d'un coup sec —
vous ne le reconnaîtrez pas quand il sera debout.
L'AUTO
L'Auto
Et il y a deux espèces d'individus :
1° Ceux qui ont des autos ;
2® Ceux qui n'ont pas d'auto.
Depuis quelques années, toutes les personnes assez
fortunées pour avoir une automobile en ont une —
ou deux.
Ce qui signifie que les plus vieilles gens, qui consi-
déraient l'automobile comme on considère un sport,
c'est-à-dire avec un peu d'effroi et avec peu de con-
fiance, en ont enfin reconnu l'utilité, l'agrément et
parfois la nécessité.
Et c'est à l'aviation sans doute que nous devons ce
bouleversement.
Vous allez me comprendre.
Je l'espère du moins.
Les vieux, qui sont vieux, comme leur nom l'in-
dique, n'applaudissent jamais à l'amélioration de
quoi que ce soit. Ils voient d'un mauvais œil l'avenir.
Cela tient à ce que, pour eux, l'avenir est chose in-
certaine.
Ils disent qu'ils ont été heureux « comme ça»
toute leur vie, et qu'il faut les laisser tranquilles.
Ce n'est pas uniquement par raison de santé qu'ils
disent cela. Et leur crainte de l'inconnu est tout autant
morale que physique.
La nouveauté bouleverse les vieux en art, en méca-
nique, en médecine, en tout.
C'est dommage, parce qu'ils ne font, en somme
qu'ajourner leur plaisir et leur confort. Une chose
nouvelle cesse vite d'être une chose nouvelle, et ils
l'adoptent toujours — un peu trop tard.
Ils reconnaissent l'utilité d'une innovation lorsque
celle-ci, par le fait d'une innovation plus récente, est
déjà démodée.
Ils renoncèrent aux lampes à huile, lorsqu'on se
servit du gaz, et ils achetèrent des lampes à pétrole.
Ils voient à présent que les jeunes hommes s'en-
thousiasment aux progrès éblouissants de l'avia-
tion, et ils en concluent que l'automobile n'est plus
un sport et que c'est un mode de locomotion assez
désuet pour eux.
Il ne faut pas nier le charme enivrant de l'auto.
Regardez-les, tous ceux qui conduisent. Ils ont
dans les yeux, en dépit de la fatigue et de la poussière,
7
cette flamme orgueilleuse, ce contentement de soi-
même, et ils ont tous cette volubilité dans le récit
d'une journée sans panne.
Ils n'ont lutté contre personne, et cependant ils
sont vainqueurs.
Ils avaient dit, en partant :
— Avec une voiture aussi vite que la mienne, mon
cher, on ne peut pas avoir d'accident !
Ils disent, en rentrant :
— Je peux m'estimer heureux de n'avoir pas eu
d'accident avec une voiture aussi vite que la mienne !
Et n'avez- vous pas remarqué le prestige dont jouit
le chauffeur parmi les autres dom.estiques ?
Il transforme la cuisine en un petit royaume. Il y
disserte avec autorité. Il est, dit-il, le maître de ses
maîtres. On le sert avant le vieux valet de chambre
et s'il aidait un soir à essuyer la vaisselle, on parlerait
pendant huit jours de sa complaisance et de sa sim-
plicité.
Et ne niez pas non plus le chagrin résigné de celui
qui n'a pas d'auto et qui fait tristement fonctionner
la corne de la voiture de son ami. Et comme il ment,
lorsqu'il dit qu'il ne croit pas que ça l'amuserait de
parcourir les routes comme un fou, sans rien voir.
Il dit ;
— Quel plaisir pouvez-vous trouver à cette fuite
dans la poussière et le vent ?
— La poussière, dit l'autre, on la fait lever...
Quand elle retombe, on est loin.
— On a les reins brisés par les cahots de la voiture,
ajoute celui qui n'a pas d'auto, et le tympan crevé par
le bruit du moteur I
— Pardon I Ça dépend du moteur et de la façon
dont la voiture est suspendue ! Ainsi avec la mienne...
D'ailleurs, tenez, venez faire un tour...
— Soit.
Et l'on s'aperçoit alors que celui qui n'a pas d'auto
a du moins le cache-poussière le plus pratique et les
lunettes les plus agréables.
Il attendait qu'on vînt le chercher.
Celui qui a une auto emmène l'autre en quatrième
accélérée, « pour qu'il voie un peu». Et l'autre est
enchanté.
C'est ainsi que d'ordinaire se termine le conflit. Car
le plus grand plaisir de celui qui a une auto est
tout de même d'éblouir celui qui n'en a pas. A condi-
tion, bien entendu, que la promenade n'ait pas de but.
Lorsque au bout de cinq kilomètres, celui qui n'a
pas d'auto dit :
— Voulez- vous arrêter un instant ?... Je voudrais
dire bonjour à mon oncle, qui habite là, à gauche.
Alors celui qui a une auto est furieux, parce qu'il
n'aime pas qu'on se serve de sa voiture.
L'automobile est devenue indispensable à ce qu'on
peut appeler la vie moderne. L'une fait partie de
l'autre.
Il est inutile de se gendarmer. Il ne faut pas se
croire plus fort que les autres. Il ne faut pas dire:
— Moi, je peux me passer d'auto... l'électricité me
brûle les yeux... je ne me mets jamais en habit le soir...
je ne me bats pas en duel... et cependant je vais où
je veux, quand je veux, et je fais ce que je veux.
C'est faux I C'est fou !
Si vous avez une auto, battez- vous en duel. Si vous
vous battez en duel, mettez-vous le soir en habit.
Et si vous vous mettez le soir en habit, ayez une auto.
Vous n'en sortirez pas.
Ou bien alors faites comme moi... Séparez votre
existence en deux parts égales, consacrant l'une à
vos enfants et l'autre à Dieu.
LES VICES
Les Vices
J'ai constaté ce matin, en prenant mon petit déjeu-
ner, que j'avais atteint déjà cette période si longue de
la vie qui est placée entre la prime jeunesse et la mi-
santhropie.
C'est-à-dire que je vais apporter désormais un soin
extrême au choix de mes fréquentations, je vous en
préviens.
Eh 1 Oui, j'ai vécu cette première époque de l'exis-
tence où l'on désire connaître le plus de gens possible.
On se dépense, on se prodigue, on aime tout le monde,
on s'amuse partout, on trouve que la vie est belle
et on n'imagine pas qu'elle puisse être plus belle.
Et puis, tout à coup, un beau matin, en prenant son
petit déjeuner, on s'aperçoit qu'un mot qu'on a fait
la veille sur Mme D... s'applique admirablement à
Mme R...
On pense à d'autres mots et on se fait la même ré-
flexion.
Et on finit par se dire :
— Ah çà ! mais, est-ce que par hasard toutes les
personnes se ressembleraient ?
Alors on passe en revue ses amis, ses parents,
ses relations. On cherche, on cherche honnêtement,
et on trouve qu'il n'y a que deux ou trois catégories
de gens normaux, comme il y a les blonds, les bruns
et quelques roux.
La monotonie des conversations qu'on a, la mono-
tonie des observations qu'on fait, la monotonie de
l'existence vous apparaît alors dans toute sa fadeur.
Tous mes amis sont un peu avares, un peu géné-
reux, un peu lâches, un peu couiageux.Ils sont nor-
maux, impitoyablement, comme vos amis à vous,
comme tout le monde.
Ainsi, je sais tout ce que va me dire le couple qui
vient déjeuner tout à l'heure.
C'est un couple intelligent, fin, compréhensif et
agréable. Il est de Paris, il est des nôtres, il en a vu de
toutes les couleurs et je donnerais bien vingt sous pour
qu'il ait oublié que je l'attends. Si on peut appeler
ça attendre !
Pourquoi suis- je ainsi ?
Qu'est-ce qui lui manque donc, à ce couple, pour me
plaire ?
Une qualité ?
Non.
Non, car je me persuade, en pensant à lui, qu'il a toutes
les qualités. Je lui en ajoute. Je lui en prête. Je lui
en donne même, pour ce que ça me coûte ! Celle-là
et puis celle-là, et puis encore celle-là — et il est
toujours aussi terne, aussi fade.
Lui manque-t-il un défaut ?
Oh ! Non, un défaut est un inconvénient. On en a
toujours trop.
Alors ?
Je sais. Il lui manque un vice.
Oh ! Comme il deviendrait pittoresque d'un coup,
ce couple, s'il avait un vice. Même s'ils n'avaient qu'un
vice pour eux deux. Oh I S'ils avaient un vice abomi-
nable et qu'ils cacheraient avec soin, quel déjeuner
charmant je ferais !
Comme je prendrais plaisir à tout ce qu'ils diraient I
Chacune de leurs phrases aurait un relief étrange et
que j'apprécierais.
Je pense à ceux, rares, hélas I de mes amis qui en
ont, des vices, et je m'aperçois que je ne tiens réel-
lement qu'à ceux-là.
Ce sont les seuls êtres avec lesquels il me soit
agréable de vivre.
Leurs conversations ne me lassent jamais et leurs
silences me troublent.
Ne m'accusez ni de perversité, ni d'ingénuité.
Si j'avoue mon penchant pour les vices c'est qu'il
a ses raisons.
Un vice est une force qui domine et qui gouverne
un être, à tel point que sa responsabilité est hors de
cause. Il est ie jouet d'une invincible passion.
Et, n'étant pas responsable, il ne peut pas, lui, être
méprisé. Et son vice seul peut être condamné par
vous.
D'où vient, chez l'homme affligé d'un vice, ce
charme étrange ?
Vous étiez sur vos gardes, vous ne vouliez pas le
connaître, vous étiez prévenu et vous causez avec lui
depuis seulement dix minutes et vous êtes ravi et
vous n'en revenez pas. Vous le voyez deux fois,
trois fois, vous passez vingt- quatre heures avec lui,
chez moi à la campagne, et vous ne pouvez plus
le quitter, et vous souhaitez devenir son intime.
Pourquoi ?
Pensez- y un instant et vous allez comprendre.
Tout d'abord, songez que son vice est un mal per-
sonnel qui a grandi avec lui, qui est sans doute héré-
ditaire, mais qui n'est pas contagieux. Et c'est là
votre garantie. Vous ne risquez rien.
Il ne vous en parlera même pas de son vice, car
il en a honte.
Il a tellement honte de sa difformité quHl ne s^ arroge
jamais le droit de juger la conduite d* autrui.
L'âme humaine est si bien équilibrée que, lors-
qu'on possède un vice, on n'a pas de défauts. On a
en soi une sorte de microbe géant qui détruit tous les
autres.
LE CŒUR
Le Coeur
Le cœur n'est pas seulement un organe, ce n'est pas
seulement une des quatre couleurs du jeu de cartes,
c'est aussi une façon de parler.
Et c'est une façon de parler d'autant plus répandue
qu'elle est vague.
Et elle est d'autant plus vague qu'elle a plusieurs
significations.
En effet le mot cœur est employé à contre-sens lors-
qu'il s'agit d'un malaise de l'estomac, lorsqu'on parle
d'amour et aussi pour définir la sensibilité de quel-
qu'un.
Ajoutons tout de suite que l'on commet une erreur,
et rien de plus, quand on attribue le mal de mer à la
sensibilité du cœur.
On a pris l'habitude de se tromper et on prétend
qu'on a mal au cœur comme on se vante d'avoir un
rhume de cerveau, ce qui est également inexact.
En amour, c'est autre chose. En amour, le mot cœur
se matérialise d'une façon imprévue.
Cet organe essentiel et si grave devient un objet
charmant — impalpable sans doute — mais dont on
peut néanmoins disposer au profit d'une personne
qu'on a distinguée et qu'on aime.
Donc, à ce propos, il se modifie.
Et il affecte alors à peu près la forme d'un cœur
réel dont on aurait supprimé l'aorte, l'artère pul-
monaire, la veine cave intérieure et l'oreillette
droite.
Ainsi transformé, il est l'emblème de l'amour.
Il personnifie, non pas l'individu, mais bien le sen-
timent éprouvé par cet individu.
On dit :
— Je vous donne mon cœur !
Et cela signifie :
— Vous me plaisez beaucoup.
On dit:
— Tu m'as brisé le cœur !
Et cela signifie :
— C'est dégoûtant ce que tu m'as fait là !
On dit :
— Je te reprends mon cœur !
Et cela signifie :
— F... le camp !
Enfin, lorsqu'on veut définir, comme je vous le
disais plus haut, la sensibilité d'un être humain, on
proclame qu'il a beaucoup ou qu'il n'a pas du tout de
cœur.
Je pense qu'il est inutile d'insister, n'est-ce pas, sur
l'inexactitude de semblables assertions.
On ne peut pas avoir « beaucoup de cœur» et il est
également impossible de n'en point posséder.
C'est donc, une fois de plus, une façon de parler.
C'est la 5® façon d'employer le mot cœur.
Récapitulons :
Le voici dans toutes ses transformations :
1° Cœur dans le sens organe ;
2° C œur dans le sens estomac ;
3*^ C œur dans le sens amour ;
4° Cœur dans le sens couleur ;
5° Cœur dans le sens sensibilité.
Au cours de cette dernière transformation, le cœur
quitte sa place accoutumée et il vient se placer,
croit-on, sur la main.
On a ou on n'a pas le cœur sur la main.
Mais, en réalité, ce qu'on entend par avoir du cœur,
c'est avoir une faiblesse des glandes lacrymales en
même temps qu'une légère paralysie du cervelet.
Mais, pour la plupart des gens, avoir du cœur, c'est
sauver un papillon qui allait se brûler à la lampe, alors
qu'on vient de tuer une douzaine de mouches. Avoir
du cœur, c'est porter longtemps le deuil de son oncle,
c'est faire soigner sa bonne par son propre médecin
et c'est pleurer abondamment en présence d'un
malheur au lieu d'en conjurer les effets.
Un ami à moi, qui est commerçant, vient de perdre
son frère et, le jour de l'enterrement, sa boutique est
restée ouverte et il n'a pas quitté sa place derrière le
comptoir.
Sa conduite a été remarquée et quelqu'un m'a dit .
— N'est-ce pas effrayant, cet homme qui peut...
etc..
Non. Non, ce n'est pas effrayant. C'est très bien,
comme tout ce qui est rare.
Cet homme, je le sais, avait trop de chagrin pour
profiter de son malheur et se donner un jour de
vacance.
En somme, quand on dit d'un homme qu'il a du
cœur, on veut dire tout simplement qu'il est peu intel-
ligent, incapable de prendre une initiative, pas très
bien portant et plutôt ennuyeux dans la conversation.
Et, quand on dit d'un homme qu'il n'a pas de cœur,
on veut tout simplement dire qu'il possède un cer-
tain empire sur lui-même, on veut dire qu'il est per-
sonnel, qu'il a de la volonté, de la sagesse, de l'intel-
ligence, et qu'il est d'un commerce agréable.
LE MALHEUR
DES AUTRES
Le Malheur
des Autres
Il ne faut pas trop s'affecter du malheur des autres.
Il arrive chaque jour entre la place de l'Étoile
et la place de la Concorde un nombre d'acci-
dents qui ne varie guère. Donc chaque accident
arrivé à autrui est un accident évité par vous.
Le nombre des maladies et des larmes est équi-
libré de la même façon — et chaque fois qu'un homme
meurt, ce n'est pas vous.
LA MALADIE
La Maladie
Il y a des gens qui peuvent, qui savent être malades.
Moi, je ne peux pas. Ça me rend malade.
J'envisage tout de suite l'aggravation possible du
moindre malaise. Et, en somme, comme tout peut
s'aggraver, je m'affole.
J'ai eu le tort de me renseigner sur la façon dont se
déclaraient certaines maladies et sur les symptômes
qui les précédaient.
De sorte qu'à présent j'en sais trop et je n'en sais
pas assez.
J'en sais trop pour ne pas m'imaginer qu'on me
cache la vérité et je n'en sais pas assez pour calmer
tout de suite l'inquiétude des miens et la mienne
propre.
En définitive, je sais juste assez de médecine pour
me tromper et je dois être capable de conseiller une
médication, non seulement néfaste, mais exactement
opposée à celle qui serait nécessaire.
Pour ces raisons, et pour une autre encore, je
m'abstiens d'être malade — et, je m'en trouve fort bien.
N'ai-je pas cent autres moyens d'expérimenter
la tendresse, le courage et le dévouement de ceux
qui m'entourent ?
L'estime que je professe à l'égard de la santé
subit parfois de dures épreuves.
En effet la santé est mal vue à notre époque.
Lorsqu'un homme est mal portant, on évite avec
soin de parler devant lui de santé, d'appétit, de virilité.
Mais devant un individu resplendissant, on s'entre-
tient ouvertement des accidents qui peuvent survenir
aux meilleurs estomacs, aux poumons les plus solides.
On respecte la maladie et on ne respecte pas la
santé !
En somme, on n'ose pas parler de l'homme bien
portant à l'homme malade, tandis qu'on ne cesse d'im-
pressionner l'homme bien portant en lui parlant de
l'homme malade.
Bien mieux! Dans certaines familles, où il y a un
gastralgique, on se conforme à son régime et, pour ne
pas lui « crever le cœur», les membres valides de la
famille se privent des mets indigestes, c'est-à-dire des
plus succulents.
Plus fort, encore !
Dans la plupart des maisons où je vais, on me
reproche — presque — le repas qu'on m'a pourtant
offert.
Je suis toujours « le dernier » et on me regarde
comme un phénomène parce que je prélève sur le
plat qu'on me présente une assez forte quantité de
nourriture et que je l'absorbe, parce que je bois du
vin en mangeant, parce que je demande qu'on me
repasse le plat, parce que je prends de tout I ! ! C'est
inouï I Et, généralement, quand on me voit, à la fin
du repas, entamer le fromage, la maîtresse de la mai-
son dit à ma femme :
— Faites-le examiner par un médecin... il doit
être malade.
Cette disgrâce dont souffre la santé, dirai- je cette
maladie de la santé, et qui s'affirme chaque jour da-
vantage, est motivée sans doute par les modes, et elle
l'est indiscutablement par la disparition lente et fatale
de la noblesse.
Je m'explique.
A présent, pour qu'un homme soit élégant, il faut
qu'il soit mince.
La race n'existe plus.
Les plus grands noms s'éteignent.
Les sélections sont devenues impossibles. Le mé-
lange est admis. Il n'était pas évitable.
L'inélégance et la mauvaise éducation ne peuvent
être tolérées que si elles sont accompagnées d'un titre
superbe et vieux.
Maintenant, il n'y a plus de titres, et pourtant il
faut bien que les modes changent !
Et si celui qui les lance n'est pas sauvegardé par la
compétence d'ancêtres fameux, il est bien obligé de
les accréditer, ces modes, en les portant. Il faut qu'il en
prouve la beauté, la grâce.
Eh bien ! n'avez- vous pas commis cent fois l'erreur
de prendre un homme maigre pour un homme dis-
tingué ?
Ne dites- vous pas d'une femme sans formes :
— Elle est élancée !
Les plaisanteries les plus grossières ont été faites
à propos de l'embonpoint de M. Fallières, et personne,
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jamais, ne contesta l'élégance du roi Edouard VII
qui n'était pas si mince.
Je ne compare pas cet homme et ce souvenir, bien
sûr, mais que demain, un homme ventru, presque
chauve, portant la barbe et ne portant pas de nom,
essaye de lancer un chapeau ou la forme d'un pardes-
sus!... Il sera ridicule!
La mode est ce qu'elle est, je ne la discute pas,
mais la Victoire de Samothrace aurait une effroyable
touche vêtue à cette mode.
Et cependant la Victoire représente un bien beau
corps de femme et elle représente aussi de la force et
de la santé.
L'ÉCONOMIE
L'Économie
Lorsque vous dites que l'avarice est un défaut, nous
sommes les meilleurs amis du monde. Mais lorsque
vous ajoutez que l'économie est une qualité, il y a un
petit froid dans nos relations.
Ah ! Que je n'aime pas l'économie I
L'avarice est laide, l'économie est ridicule.
Je ne conteste pas, non, non, car je ne suis pas
complètement fou, l'utilité, la nécessité d'équilibrer
son budget et de se conduire avec sagesse dans la vie.
Je ne préconise pas les dépenses insensées. Il faut
mettre de l'argent de côté, il faut penser à l'avenir,
il faut se préparer une vieillesse exempte de soucis,
il faut mourir en ayant assuré aux siens la nourriture
et la tranquillité... Tout cela est exact, et sans doute
je m'y conformerai moi-même. Mais tout cela n'a
aucun rapport avec l'économie journalière, incessante
et insupportable.
Sachez vous priver d'une chose qui vous tente,
si vous n'avez pas les moyens de la bien faire.
Car, comprenez-moi, c'est dans la dépense que
l'économie me déplaît.
L'avarice, tout affreuse qu'elle est, possède un
avantage sur l'économie : elle peut être dissimulée.
Etant avare, vous n'avez qu'à mentir, et vous
trompez le monde. Vous niez avec énergie l'existence
d'une fortune dont vous voulez être seul à profiter.
Mais d'ailleurs l'avarice est bien plus qu'un défaut :
c'est une passion.
Si c'était un défaut, vous en seriez le maître. Or
vous en êtes l'esclave.
Et, en somme, je commettais une erreur en écrivant
que l'avarice pouvait être dissimulée. Elle doit l'être
et elle l'est, de ce fait même qu'elle est véritable.
Tandis que si vous êtes économe, cela éclate à
chacun de vos gestes et dans toutes vos paroles.
L'avarice est un cancer, l'économie est une maladie
de peau.
A ce propos, M. Robert Montesquieu — je ne crois
pas me tromper — parle avec infiniment d'esprit
d'une dame qui conserve dans son armoire à glace
une boîte de carton sur laquelle ces mots sont écrits:
Petits bouts de ficelle ne pouvant servir à rien.
Être économe, c'est faire une chose à moitié. C'est
la commencer par vanité, et puis, tout à coup, c'est
l'interrompre.
Etre économe, c'est envoj'^er une dépêche inutile
en employant le stj'-le télégraphique.
LE PARASITE
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Le Parasite
Quand vous dites d'un homme que c'est un para-
site, vous avez la prétention de le ternir aux yeux de
vos auditeurs, n'est-ce pas ?
Oui ? Eh bien ! n'ayez pas cette prétention devant
moi.
Les parasites ne méritent pas la mauvaise réputa-
tion que vous leur faites, vous qui faites les
parasites.
Dame ! ce n'est pas comme la colère, la gourmandise
ou l'avarice. On n'est pas parasite comme on est
lâche, en naissant, parce que, pour être parasite, il
faut être deux.
Et le second, c'est vous.
C'est vous qui l'avez attiré dans votre intérieur pour
l'éblouir avec votre luxe. C'est vous qui l'avez invité
à dîner, un soir qu'il était là et que la personne que
vous attendiez n'y était pas.
C'est vous le coupable.
Voyons, soyez franc, vous souvenez-vous que cet
homme vous ait jamais dit :
— Je vous en prie, gardez-moi à déjeuner. Je n'ai
pas mangé hier !
Hein?
Jamais.
Alors, pourquoi le bourriez- vous comme ça, devant
le monde ?
Pourquoi avez- vous dit un jour, à l'un de vos
convives, en passant à table :
— Ne le regardez pas se servir, ça le gêne... et je
tiens à ce qu'il en prenne pour demain !
C'est très vilain, ça !
Chaque fois qu'il venait, vous pensiez:
— Il abuse !
Chaque fois qu'il allait chez les autres, vous disiez :
— Quel ingrat !
C'est un paresseux et il n'a pas de volonté, je l'avoue.
Mais alors, justement, sachant cela, il n'était peut-
être pas très utile de lui offrir, ainsi que vous l'avez
fait quand vous l'avez connu, un vieux veston à vous,
du linge, des chaussures et trois repas par semaine.
Pourquoi avez- vous fait cela ?
Par bonté ?
Non, vous le connaissiez à peine.
Par intérêt ?
Non, même pas. Ce n'est pas par intérêt.
Vous l'avez fait parce que, tout bonnement, sa pré-
sence à votre table flattait votre vanité.
Et vous l'avez fait aussi à cause de cette
manie intermittente de faire du bien, à cause de ce
besoin de faire l'aumône, tout à coup, à cause de cette
superstition, de cette frousse de perdre votre bonheur
et de cette habitude que vous avez d'en donner par-
fois un tout petit bout pour faire croire que vous avez
mérité tout le reste.
Et maintenant que vous êtes brouillés, vous n'ar-
rêtez pas de lui reprocher vos dons et votre grandeur
d'âme !
Oh ! Que vous m'énervez quand vous parlez de lui!
D'abord, vous ne deviez pas vous brouiller. Ensuite
vous ne devez pas dire qu'il vous a tapé. C'est faux.
Il ne vous a pas tapé, et c'est ça qui vous embêtait.
Alors, un jour, de force, vous lui avez mis vingt francs
dans la main en lui disant :
— Vous me rendrez ça quand vous pourrez !
Et vous croyez qu' «il peut», parce que vous êtes
fâchés !
Vous devriez avoir des remords, plutôt que des
regrets.
Car vous êtes responsable, et c'est votre faute si,
désormais, le malheureux ne peut plus parler d'argent
sans qu'on s'imagine qu'il va vous en emprunter.
Si vous n'aviez pas raconté l'histoire du linge et
des chaussures, il pourrait parler de vêtements sans
que l'on croie qu'il en manque et qu'on va être obligé
de lui donner les siens.
Grâce à vous, il ne peut plus faire de visites, à
aucune heure du jour, sans que tout de suite on soit
persuadé qu'il vient se faire inviter au prochain repas.
Si ce repas est éloigné, on l'accuse de n'avoir pas de
franchise et de vouloir être plus malin que les autres,
et, s'il arrive dix minutes avant que l'on serve, on
pense que tout de même il est par trop mufle.
Parasite ?
Est-ce qu'il pouvait ne pas le devenir ?
Et puis, d'abord, il ne sait pas, lui, qu'il est para-
site.
Tout le monde est comme vous, tout le monde
l'invite à dîner, à souper, à goûter, à venir cet été —
il croit tout simplement qu'il est irrésistible et char-
mant, il se dit qu'il a une conversation éblouissante
et un esprit supérieur, il s'en persuade et ça lui donne
une autorité si grande que, ma foi, ça finit par être
vrai.
On se l'arrache, il va partout, il connaît tout Paris,
il use les vêtements de tout le monde, on lui repasse
quatre fois les plats, sous prétexte qu'il est pauvre ;
alors, il mange trop, il grossit, il se laisse aller, il a
définitivement renoncé à toute espèce de travail, et
ce malheureux parasite n'a plus qu'une seule joie...
De temps en temps, pas bien souvent, parce que,
si ça se savait, ça lui ferait trop d'ennemis, mais, de
temps en temps, il dit à tout le monde qu'il n'est pas
libre le lendemain pour déjeuner — et dans sa petite
chambre, tout seul enfin, il jeûne !
L'ART ET LA FOULE
L'Art et la Foule
Jamais, pendant les trois ou quatre siècles qu'elle
est restée au Louvre, la Joconde n'a attiré autant de
visiteurs que depuis qu'elle en est partie.
LES DOMESTIQUES
Les Domestiques
Ils font partie de notre existence, et notre chère
intimité serait détruite si nous ne la leur livrions pas.
C'est-à-dire qu'il faut s'embrasser devant eux, sans
aucune gêne, ou bien qu'il faut s'embrasser derrière
leur dos.
Si vous êtes obligés de vous cacher, si vous vous
taisez quand ils entrent, le charme de votre existence
est en jeu, vous limitez vos joies.
Mais si vous ne vous cachez pas, si vous ne tronquez
pas vos conversations à leur approche, si vous dites
devant eux ce que vous pensez de vos amis, vous pro-
voquez leurs sourires pendant le service et leurs dan-
gereux bavardages ensuite.
Et, pour ma part, j'accorde à mes domestiques, à
eux seuls peut-être, le pouvoir de me rendre la vie
insupportable.
Ne sont-ce pas les seuls êtres à qui nous confions,
le premier jour qu'ils entrent chez nous :
Notre estomac.
Notre sommeil,
Nos vêtements,
Et notre courrier ?
Et, cette confiance illimitée, soudaine, folle, sur
quelle certitude est-elle basée ?
Sur notre merveilleux instinct ?
Sur cet instinct qui tant de fois nous a trompés,
lorsqu'il s'agissait d'un ami intime qui devint infidèle?
Sur la foi d'un certificat absolument semblable à
celui que nous avons remis à celui ou à celle que nous
remplaçons ?
Sur rien !
En vérité, cette confiance n'est basée sur rien.
Elle est le fait d'une habitude, d'une nécessité.
Et nous ne nous disons même pas, en engageant un
domestique :
— Il n'est peut-être pas parfait, puisqu'il est libre !
Il est vrai — et Beaumarchais, comme toujours, a
raison, lorsqu'il le dit — que peu de maîtres seraient
capables d'être domestiques, quand on songe aux ver-
tus exigées pour tenir cet emploi.
Il a raison...
Ou du moins, il avait raison !
A l'époque où ^ivécut Beaumarchais, on exigeait.
Maintenant, on demande.
Il est juste d'ajouter qu autrefois on les payait fort
peu.
Faut-il être avec eux indulgent, familier et bon —
faut-il leur montrer qu'ils sont nos égaux ?
Faut-il être sévère, impitoyable et fier — faut-il
leur montrer qu'ils ne sont pas nos égaux ?
Mais, voilà...
Sont-ils nos égaux ?
Que pensez- vous de Jaurès ?
Etiez- vous dreyfusard ?
Croyez-vous à la revanche ?
Etc.. etc..
Il y a toutes sortes de domestiques, et cependant
je crois qu'il n'y en a que deux espèces :
1° Ceux qui sont dévoués ;
2° Ceux qui ne sont pas dévoués.
Les domestiques dévoués deviennent vite de m.au-
vais domestiques, et ce sont des amis qu'on n'aurait
pas choisis.
Les domestiques qui ne sont pas dévoués sont de
bons domestiques, souvent, mais leur indifférence est
odieuse, parce qu'elle se manifeste sans cesse.
Quels sont les meilleurs ?
Ne cherchons pas.
Le syndicalisme est en marche, et bientôt nous n'au-
rons plus la peine de choisir.
Dans dix ans, il n'y aura plus que deux sortes de
domestiques : les bons et les mauvais.
Mais ce ne sera pas le rêve.
Car s'il nous sera toujours aisé de renvoyer les mau-
vais— à cette époque-là, nous ne pourrons plus garder
les bons.
Les bons seront peu nombreux, leurs exigences
seront folles (on se les arrachera tout de même), et
nous n'aurons plus, pour nous consoler, la satisfaction
d'avoir de mauvais domestiques dévoués.
Car cette race aura complètement disparu.
Alors les valets de chambre et les cuisinières pren-
dront des maîtres à leur service.
En quittant une place, le serviteur devra laisser
sur la table de l'office un certificat attestant le bon
caractère et l'honnêteté du bourgeois qu'il délaisse.
Et je prévois le jour où les bureaux de placement
seront transformés en salons élégants. Là, entre quatre
et six, les domestiques y viendront choisir des maîtres
libres et avenants.
A cette époque, les demandes d'emploi, à la der-
nière page des journaux, seront ainsi conçues :
MÉNAGE 35-40 ans, pas d'enf., au 4®, avec asc,
cherche valet de chambre. Offre 150 fr. par mois
et 40 fr. de Champagne. Ecrire A. B. 7, Bureaux...
LA MONTRE
La Montre
La montre est un petit animal à sang froid qui
vit dans une coquille, replié sur lui-même.
Parmi les mille petits chefs-d'œuvre de la nature,
il n'en est pas Je plus mystérieusement compliqué
ni de plus joli.
La montre est un animal dont les origines sont
connues et dont la forme s'est constamment modi-
fiée. Autrefois sa coquille était bombée, dodue et
ronde. A présent, la montre devient de plus en plus
plate.
La montre, animal domestique, peut être classée
dans la famille des parasites. Elle vit, en effet, de pré-
férence sur l'homme.
Cependant, il faut croire qu'elle s'échapperait
volontiers et changerait d'homme, si l'on n'avait la
bonne et prudente habitude de la mettre en laisse et
de l'attacher à son vêtement par une chaîne solide.
Les battements du cœur de la montre rendent
un son métallique et sa respiration est si régulière
qu'on la donne en exemple aux malades.
Et, d'ailleurs, la montre est un des animaux les
plus sujets aux maladies, les plus fragiles. Il faut
prendre grand soin de sa montre, ne pas l'exposer
au froid et, surtout, ne pas la taquiner. Elle possède
un tempérament lymphatique et, sans cesse, il faut
la remonter.
Les pattes, au nombre de deux, sont semblables
à des pattes d'insecte, mais n'étant pas de la même
taille, il est facile de comprendre que l'une est plus
grande que l'autre.
Chez une montre normale il faut à la grande patte
une heure exactement pour faire le tour de son ventre.
Tandis que la petite met douze heures pour faire
la même chose.
La montre possède un gros intestin comme vous
et moi, et ce gros intestin affecte la forme spirallique.
La montre est l'animal connu qui a le plus de dents.
Ces dents disposées en rond autour de petites roues
assurent une mastication régulière du Temps.
Elle ne mange pas autre chose.
12
LA DERNIÈRE
D'UNE PIÈCE
La dernière d'une Pièce
J'ai assisté, ce soir, à la mort d'une chose que
j'avais conçue, créée, que j'ai fait vivre pendant six
mois — et qui me l'a rendu largement.
C'est fini.
A minuit, le rideau s'est fermé pour la dernière fois.
C'était une pièce qui faisait rire. Elle a fait son
devoir jusqu'à la dernière minute ■ — et puis, tout à
coup, c'a été le silence.
C'était fini I
On s'est regardé. On a eu tous le même sourire, le
même geste. On a pris un temps — l'habitude 1 —
puis on s'est dit au revoir très gentiment. Les mains
se sont serrées, les cœurs aussi.
Quelqu'un a murmuré près de moi :
— On aurait pu la jouer encore quinze ou vingt
jours!
Un autre a dit :
— Il y aura une belle reprise à faire avec ça dans
quelque temps I
Ce sont les choses gentilles qui font qu'on a un peu
de peine.
Car, c'est fatal, il n'y a pas que des choses gentilles.
Il y a heureusement un tas de petites lâchetés qui
consolent, qui vous redressent, qui vous rappellent
à la réalité si peu dramatique des événements.
Il y a le pauvre bougre qui a fait une gaffe deux
mois auparavant et qui profite du trouble, à cet ins-
tant-là, pour s'en excuser.
Il y a les employés dont inconsciemment la courtoi-
sie décline quand on annonce les dernières — et qui
la laissent éteindre ce jour-là.
Il y a... il y a...
Il y a que c'est fini, quoi !
Je ne devrais pas être triste, en somme, car cette
mort n'a pas été accidentelle. Elle était prévue, elle
était fatale, elle a été belle, et, pourtant, ce soir, je
suis moins gai que de coutume.
Ça passera.
D'ailleurs, ça va mieux depuis un instant, depuis
que j'écris.
Demain, il n'y paraîtra plus. Et même...
Ah ! dame ! Il faut bien que, ça aussi, ça ait son bon
côté !
Et même, je vais éprouver dès demain une sensation
infiniment agréable — je me souviens I
Eh I Oui, me voilà débarrassé d'une préoccupation
qui ne devrait être qu'importante et qui prend à la
fin d'étranges proportions si l'on n'y met bon ordre.
Ça aussi, c'est fini. Je vais rentrer dans une vie
plus normale.
Je vais soudain cesser de m'imaginer que l'au-
teur qui me succède sur l'affiche a fait tout au monde
pour m'en chasser.
A partir de demain les recettes de mes confrères
me sembleront enfin normales et justifiées.
Je regarderai changer le temps avec une indiffé-
rence superbe.
Si des personnes rencontrées par hasard me disent
qu'elles ont horreur du théâtre, je ne me donnerai
aucun mal pour modifier leur opinion.
Le secrétaire général ne me communiquera plus,
avant de les envoyer à la presse, ces petites notes
brèves et sans doute inutiles qui sont destinées à sou-
tenir d'abord puis à faire remonter les recettes.
Rien n'est plus cocasse que ces communiqués inva-
riablement optimistes.
Ce sont des bulletins de victoire pendant les pre-
mières représentations. Ils sont ornés de chiffres
mirifiques et, pour frapper davantage le lecteur, on
les agrémente souvent de mots en italiques. On va
même parfois jusqu'au point d'exclamation, dans le
but évident de faire croire que, soi-même, on est
surpris de réaliser de semblables bénéfices.
Quand les recettes ne sont tout de même plus assez
belles pour être publiées, on se rattrape sur «l'étran-
ger».
On s'applique à décrire les grandes nations euro-
péennes s'arrachant l'œuvre triomphale. Et on garde
toujours l'Amérique pour le communiqué suivant.
Après « l'étranger», ça devient difficile. Les notes
n'ont plus cette clarté, cet accent, cette verve. Elles
sont plus rares et, chose curieuse, elles sont plus
longues. On ne trouve plus rien à dire, alors on fait
des phrases. On arrange la vérité...
En somme, on a passé insensiblement des bulletins
de victoire à des espèces de bulletins de santé qui
semblent rédigés par un docteur ami de la famille.
Le dernier bulletin qui annonce la mort de la pièce
n'est jamais publié avec l'assentiment de l'auteur.
C'est une coutume.
LE CHIEN
Le Chien
Pour les miens, quand ils
sauront lire,
S. G.
L'homme est l'ennemi du chien...
(Ceux qui pensent le contraire n'ont qu'à ne pas
changer d'opinion, voilà tout I)
Nous nous procurons des chiens à l'usage de
nos instincts les plus naturels, c'est-à-dire les plus
laids.
Nous, qui attachons à l'indépendance et à la liberté
le prix qu'elles valent, nous nous flattons d'avoir
un chien docile, impersonnel et rampant. Nous en
sommes fiers ; c'est comme un domestique de plus
dans la maison.
Lorsque nous voulons reconnaître aux chiens
d'autres qualités que l'obéissance, ce sont toujours
des qualités qui font que nous nous retrouvons en
eux. En cela notre orgueil est bien grand.
Tom pense comme un homme ! Dick réfléchit comme
un homme ! Turc rit comme un homme ! Tom,
Dick et Turc comprennent tout !
Il y a sur ces similitudes, supposées, de caractère
une dizaine d'histoires typiques, toujours les mêmes
d'ailleurs, mais avec variantes, et qui permettent
aux gens de certifier que le chien est d'une intelli-
gence remarquable.
Cela est aisé à faire admettre, car les contradictions
à ce sujet sont extrêmement rares, d'autant plus rares
que toutes les personnes ont à citer un trait concluant
de compréhension canine, ou deux.
Et quel inépuisable sujet de conversation ! Un repéis
entier peut être consacré à la gloire du chien ! Les
histoires émouvantes de sauvetages ont un peu dis-
paru et les petits cas psychologiques sont très en
faveur dans tous les milieux.
Vous connaissez, n'est-ce pas, ce chien qui a senti
deux ans et demi à l'avance que telle personne vous
serait hostile un jour, et trahirait votre affection ?
Vous connaissez aussi, je pense, ce chien si extraor-
dinairement doué qu'il aboie contre les gens mal
vêtus ?... Est-ce beau, mon Dieu, est-ce beau !
C'est Buffon, je crois qui a dit que le chien était
l'ami de l'homme; sur quoi s'est-il basé pour dire
cela?
Sur la domesticité du chien ?
Il n'y est pour rien, vraiment !
Sur la fidélité ?
Sa fidélité est le résultat d'une série de fessées,
claques, torgnoles, coups de pied, coups de genou,
coups de fouet et autres tatouilles.
Et puis sa fidélité est subordonnée à une question de
nourriture.
Gardez un chien pendant quatre ans et donnez-le à
à un ami. Si cet ami lui fait servir de copieuses pâtées,
votre chien vous aura bien vite oublié.
Non?
Oh ! Non, ça, vous ne pouvez pas le croire ! Vous
seriez trop vexé !
Eh bien! admettons qu'il vous reconnaisse. Et puis
après ?
Ça ne prouvera ni son intelligence ni sa fidélité,
ça prouvera simplement qu'il vous aura reconnu I
Nous imaginons, parce qu'elles nous flattent, les
crises de joie de nos chiens lorsque nous les retrouve-
vons.
Nous prétendons que leurs contorsions et leurs
lèchements augmentent en raison de la longueur de
nos absences.
Quelle folie !
Evidemment, ça leur fait quelque chose de nous
revoir, mais leur joie — ce que nous appelons leur
joie — serait bien vite passée si, l'ayant souvent pro-
voquée sans nous en rendre compte par nos propres
cris, nous ne l'entretenions pas par des onomatopées
qui leur sont familières et dont nous connaissons
l'effet. Plus nous revenons de loin, plus nous sommes
contents de revoir nos petits esclaves, plus nous leur
faisons fête et plus ils nous semblent être joyeux.
Notre indulgence pour le chien et l'admiration
qu'éveillent en nous ses moindres actions prouvent
notre parti-pris et notre ignorance des autres bêtes
de la terre.
Le manque de fierté du chien, sa bassesse et sa
peur l'ont fait choisir par l'homme, entre tous les
autres animaux, pour lui être ** fidèle ", c'est-à-dire
servile, pour lui permettre d'exercer sans contrôle
sa tyrannie et pour le défendre par ses cris. Ses
cris, à l'approche du danger, avertissent l'homme
et démontrent le peu de courage du chien. Le chien
ne défend pas l'homme : il l'appelle à son secours.
Ceux qui disent « mon chien est mon meilleur ami»
affichent un orgueil immodéré d'eux-mêmes, — ou
bien ils révèlent leur misanthropie.
Être aimé sans être critiqué, sans doute est pour
13
M. Barrés la plus grande des joies... mais il faut
être un bien mauvais bougre, tout de même, pour
n'avoir pas près de soi un ami, un moins, dont la
société vous soit plus précieuse que celle d'une bête.
J'aime infiniment les animaux, mais je les aime
justement pour ce qui les différencie des humains.
Rien ne m.e fatigue plus rapidement que la conversa-
tion d'un perroquet, et, dans un animal dressé, ce qui
m'amuse le plus ce sont les tours qu'il rate.
Dernièrement, dans un grand music-hall, on exhi-
bait un pauvre chimpanzé à qui l'on faisait retirer
son habit, allumer une cigarette, éteindre une bougie...
Cela démontrait, certes, la patience du barnum,
et le public applaudissait le barnum. Mais ce qui met-
tait la salle en joie, c'étaient, en dépit d'un dressage
destiné à les dissimuler, c'étaient les fugitives réappari-
tions du singe, du vrai singe, lorsqu'il se livrait à des
gesticulations naturelles et à des grimaces folles.
Le chien est l'un des animaux les plus inutiles de
terre (oh!) et il n'est pas parmi les plus beaux
(oh!). Il n'est ni fort, ni rusé (oh! oh!), il est pares-
seuxetson caractère ne présente aucune particularité.
Il ne produit rien et ne détruit rien.
La plupart des « maîtres» vantent leurs chiens ou,
plus exactement, se vantent d'avoir des chiens si
« intelligents » qu'ils comprennent, au moins, une
trentaine de mots. Ils ajoutent, et ne disent pas la
vérité, que les intonations qu'ils prennent n'y sont pour
rien. Ils disent aussi que les chiens savent parfaite-
ment « demander» et qu'ils emploient des aboiements
différents pour exprimer différents désirs.
Si les chiens retenaient et comprenaient seulement
trente mots de notre vocabulaire, ne connaîtrions-nous
pas, nous, nous qui sommes tout de même plus doués
qu'eux, tous les secrets de leur langage ?
Si quelque chose, effectivement, lie le chien à
l'homme, et réciproquement, ce doit être l'inimitié de
l'homme pour le chien.
L'homme est l'ennemi du chien, à cause de l'exis-
tence qu'il lui fait mener, semblable à la sienne
presque. Cette existence sédentaire est néfaste au chien,
qui aurait besoin de liberté morale pour se développer
et devenir, à la longue, un peu moins aisément
« domesticable ».
Ce qu'on appelle « rendre un chien heureux »,
c'est abolir chez lui toute espèce d'originalité.
N'avez- vous pas souvent entendu cette phrase,
dite par un monsieur qui battait son chien :
— Un chien doit être élevé comme un enfant !
Cette formule, ce genre d'éducation éclaire l'âme
du monsieur doublement. Il élève son chien comme
on ne doit pas élever un enfant et il préconise un
mode d'éducation qui, même s'il était jugé bon pour
l'un', ne pourrait pas donner de satisfaisants résultats
avec l'autre. Si l'esclavage du chien n'était pas
si ancien, s'il n'était pas devenu héréditaire, peut-
être aurions-nous avec lui, maintenant, les joies et les
surprises que nous prodiguent sans cesse les chats
indépendants, personnels et mystérieux.
PETIT MANUEL
A L'USAGE DES GENS
QUI NE RACONTENT PAS BIEN
LES HISTOIRES
ET QUI LES ÉCOUTENT MAL
Petit Manuel
à l'usage des gens qui ne racontent
pas bien les histoires
et qui les écoutent mal.
I
Dès l'abord, entendons-nous sur la signification
du mot « histoire ».
Une histoire, ce qu'on est convenu d'appeler une
histoire, est un conte bref destiné à faire rire, dont la
provenance n'est pas connue, dont l'auteur reste
ignoré, et qui fait son chemin dans le monde, et dans
tous les mondes, avec une incroyable rapidité, par sa
seule puissance comique et sans le concours de l'écri-
ture.
II
Une bonne histoire doit perdre, en effet, deux tiers
de sa valeur si elle est écrite, c'est-à-dire si elle est lue.
Les bonnes histoires sont faites pour être entendues.
III
La carrière d'une histoire est absolument subor-
donnée à sa qualité.
Je connais des histoires qui sont entrées, pour tou-
jours, dans le gros public parce qu'elles sont simples,
drôles et surtout parce qu'elles sont humaines.
Humaines ! Voilà leur plus grande, leur plus
indispensable qualité. Et, lorsqu'elles sont humaines,
elles démontrent de la façon la plus évidente l'inu-
tilité de ce que les auteurs dramatiques appellent
« l'art des préparations ».
En réalité, « l'art des préparations» est une néces-
site pour les écrivains qui, comme M. Scribe, imagi-
nent des conflits si invraisemblables et tellement
illogiques qu'ils se trouvent alors dans l'obligation
de commencer invariablement leurs comédies par
une scène entre deux domestiques chargés de présen-
ter au public les personnages principaux de façon
à faire admettre les erreurs psychologiques que
ces personnages ne manqueront pas de commettre
dans le courant de la pièce.
Veuillez vous souvenir maintenant de la Pari-
sienne. Henry Bec que s'y prend d'une toute autre
manière.
Avant que le rideau se lève nous sommes igno-
rants du drame qui va se dérouler, et, en quelques
secondes — à la douzième réplique, je crois — et
d'un seul mot, le caractère de la femme, celui du mari
et celui de l'amant nous sont à la fois révélés. Cela
simplement parce qu'ils sont humains et d'une éton-
nante vérité.
Eh ! Bien, lorsque vous voulez raconter une
« bonne» histoire de cocu, vous devez pouvoir com-
mencer ainsi :
— Un jour, un cocu...
IV
Il est d'admirables histoires qui disparaissent
vite parce qu'elles sont subtiles, parce qu'elles sont
singulières, parce qu'elles sont indépendantes et
qu'il est impossible de les classer, de les mettre en
série.
Car les histoires vont par séries. Elles vivent
en bandes et elles se reproduisent entre elles.
VI
Les principales séries sont :
Série A. — Les histoires d'argent, communément
appelées « histoires juives».
Série B. — Les histoires qui se passent dans les
compartiments de chemin de fer.
Série C. — Les histoires de jeunes mariés.
Série D. — Les gaffes de généraux.
Série E. — Les histoires d'alcoohques.
Série F. — Les histoires macabres.
Etc., etc..
VII
Indépendamment de ces histoires, qui sont générales
et universelles, il est exact de dire que chaque corps de
métier, que chaque industrie possède en outre une
série qui lui est personnelle de plaisanteries et d'anec-
dotes. Les pharmaciens rient entre eux d'une quan-
tité de farces dont la cocasserie échappe aux archi-
tectes c
VIII
Ne commencez jamais une histoire sans l'avoir, une
fois, repassée mentalement.
Prendre la parole, retenir l'attention d'un auditoire
est chose grave. Ajournez cette joie délicate si vous
doutez de votre succès, si vous avez oublié, par
exemple, la partie où réside justement l'intérêt de
l'histoire que vous alliez commencer.
IX
Si — et ça finit toujours comme ça — on se met à
raconter des histoires (ce sont d'ailleurs les plus drôles)
qui se terminent par un mot violemment grossier,
n'en concluez pas que vous pourrez, à votre tour,
raconter les pires ordures.
Saisissez — ah 1 voilà le plus difficile ! — saisissez
la différence qui existe entre une histoire qui est drôle
parce qu'elle est sale, et une histoire qui n'est pas drôle
parce qu'elle est dégoûtante.
Surtout, lorsque quelqu'un commence une histoire,
ne dites pas, radieux :
— Je la connais I .
XI
Ne pensez pas à l'histoire que vous allez raconter
sitôt que sera terminée celle qu'on vous raconte.
XII
Lorsqu'une de vos histoires n'a pas« porté», n'ajou-
tez pas :
— Et ce qu'il y a de plus rigolo, c'est que c'est
arrivé !
Non, n'ajoutez rien. Faites-vous oublier.
XIII
Ne confondez pas les histoires et les anecdotes. Ne
parlez pas de vos parents.
XIV
Recommandez à votre femme de bien vouloir ne
pas soupirer lorsque vous commencez une histoire que
vous avez déjà racontée devant elle cinquante ou
même cent fois — puisque ça ne vous empêchera pas
de la raconter encore !
XV
Quand une histoire a bien fait rire, perdez l'habi-
tude de dire :
— Je la replacerai I
Nous savons tous que vous la replacerez, et mal.
XVI
Ne rectifiez pas l'histoire en cours de récit. Ne don-
nez pas votre version.
XVII
Lorsque la série B sort, par exemple, attendez
qu'elle semble épuisée, et n'entamez pas la série D,
même si vous craignez d'oublier l'histoire « si drôle
qui vous revient ».
XVIII
Lorsque le récit que vous avez entrepris est long et
peu intéressant, si long et si peu intéressant que vous
vous apercevez vous-même de la nécessité où vous
êtes de conclure et d'en finir, ne dites pas à chaque
instant :« Bref...» Ne vous servez pas du mot bref
comme d'un petit paquet de lest qu'on jette à l'impa-
tience des auditeurs, pour repartir de plus belle — si
j'ose dire !
LE TRAIN DES MARIS
Le Train des Maris
Allant chercher des amis à la gare de Trouville,
samedi dernier, j'ai eu l'avantage d'assister à l'arrivée
du train qu'on appelle le train des maris.
Le train devait entrer en gare à 8 heures 45. Mais,
étant parti de Paris avec une heure de retard, cela ne
lui était plus guère possible.
Je déambulais depuis déjà dix minutes, lorsque je
fus frappé du grand nombre de dames qui attendaient
comme moi le train de 8 heures 45.
Certaines de ces dames étaient élégantes, d'autres
l'étaient moins, plusieurs ne l'étaient pas et —
me croirez- vous ? — aucune d'elles n'était accom-
pagnée !
Cela me parut étrange, et il me fallut quelques
secondes de réflexion pour comprendre que toutes ces
dames seules attendaient leurs maris.
Elles les attendaient toutes, mais toutes ne les atten-
daient pas de la même façon.
L'une regardait alternativement sa montre et la
pendule de la gare. Une petite brune avait apporté
un livre et, assise, elle lisait sans impatience. Une
autre, pensive, arpentait lentement le quai. Une autre
encore allait constamment au-devant du train qui ne
venait toujours pas...
A 9 heures 5, la plus amoureuse de ces dames de-
manda à un employé qui passait près d'elle si le train
avait beaucoup de retard. L'employé, sur un ton de
lassitude résignée, répondit qu'il n'en savait rien et il
ajouta qu'il n'y avait pas de retard annoncé.
— Ah ! bon, fit la dame.
Etant donnée l'heure, je ne compris pas comment
la réponse de l'employé avait pu satisfaire la dame.
A 9 heures 30, une autre dame demanda à parler
au chef de gare. On lui indiqua le chemin.
Elle revint quelques instants plus tard en déclarant
qu'on était toujours sans nouvelles du train de
8 heures 45 et que vraiment c'était honteux de laisser
ainsi les gens dans l'incertitude!
Des groupes de dames s'étaient formés peu à peu,
et sans qu'aucune présentation eût été faite, des
conversations amères, pessimistes et vengeresses
s'étaient engagées.
Toutes ces dames étaient du même avis, elles
n'avaient personne à convaincre et cependant la
plupart d'entre elles s'adressaient aux autres en
criant.
A 10 heures 15, une grosse blonde en piqué blanc,
plus énergique, plus résolue que ses semblables, dit:
— Je vais aller voir au bureau du télégraphe !
Et elle s'éloigna d'un pas ridiculement décidé.
Pour accélérer sa marche, elle avait imprimé à
ses petits bras un rapide mouvement natatoire, et le
long voile blanc dont elle s'était ornée traînait à pré-
sent derrière elle et balayait le quai, qui en avait
d'ailleurs bien besoin.
Une dizaine d'épouses, confiantes, l'avaient suivie.
L'employé du télégraphe vit arriver cette trombe
avec effroi.
— Monsieur, dit la grosse blonde en piqué blanc,
est-on toujours sans nouvelles du train de Paris ?
— Ti-di-dim, dim, dim...
— Monsieur, je vous parle !
— Madame ?... Dim-di-di-dim...
— Quelles sont les nouvelles du train de Paris ?
— J'en attends, madame ! Dim, di-dim, tic-di-di-
dim...
— Téléphonez à Lisieux...
— Nous n'avons pas le téléphone avec Lisieux I
— Oh ! Ils n'ont même pas le téléphone !
— Dim- dim...
— C'est monstrueux ! Télégraphiez...
— C'est ce que vous m'empêchez de faire, madame I
Dic-dim-di-di-dic...
La placidité de cet employé irresponsable l'exas-
péra davantage. Mais, tout de même, elle comprit
qu'elle l'importunait, et, comme elle voulait en finir
d'une façon éclatante, elle dit en frappant sur la plan-
chette du guichet :
— Vous allez voir le procès que je vais faire à la
Compagnie I
Et elle sortit, digne et stupide.
Et elle revint, toujours suivie des dix dames qui
l'avaient accompagnée et dans l'estime desquelles elle
occupa dès lors une place démesurée.
Cette grosse blonde en piqué blanc paraissait avoir
perdu tout empire sur ses nerfs. Elle parcourait le
quai d'arrivée — s'il est digne encore de porter ce
nom ! — en hurlant :
— Ce n'est même plus la peine de l'attendre main-
tenant ! Pensez donc, il est près de dix heures et
demie ! Il y a sûrement eu un accident! ! !
A ce mot, il se produisit un phénomène des plus
curieux...
Une dame — j'allais dire une veuve! — éclata en
sanglots convulsifs ; une autre embrassa tendrement
l'enfant qu'elle portait et qui dormait sur ses bras;
une autre, pâle, murmura :
— Oh I Ne dites pas un mot pareil !
Une autre dit simplement :
— Je ne crois pas...
Et j'en remarquai plusieurs qui, sans avoir rien dit,
s'étaient éloignées.
Je suivis l'une d'elles, charmante, et, en la dépassant
près d'un réverbère, je vis qu'elle souriait et que dans
ses yeux il y avait un indéfinissable espoir !
J'en suivis une autre; mais en m'approchant de
celle-là, je la trouvai si laide avec un long nez rouge,
des yeux tout petits, une bouche énorme, enfin si
laide, quoi, que j'eus envie de lui dire :
— Ohl Non, pas vous ! Vous, ne riez pas ! Vous
vous vantez madame... car, c'est lui qui doit être
enchanté, même s'il y a eu un accident !
LES MOTS
Les Mots
Quelle mystérieuse et surprenante existence que
celle des mots.
Et comme elle est différente de la nôtre !
Et comme elle est plus belle encore!
Nous, nous naissons sans savoir pourquoi, après
n*avoir été que momentanément désirés, et la plupart
des hommes meurent sans que l'on ait compris la
raison de leur passage sur terre.
Tel n'est pas le cas des mots.
Les mots ne viennent au monde que si l'on a abso-
lument besoin d'eux. Ils naissent en une seconde et
l'on s'aperçoit tout à coup qu'ils sont indispensables et
l'on se demande comment on a pu se passer d'eux si
longtem.ps.
Mais si d'aventure on se trompe, si l'on fait naître
un mot qui n'était pas réellement nécessaire, si,
l'ayant utilisé pendant quelques jours, on convient
qu'il est de trop et qu'il fait double emploi, il passe
alors rapidement de mode, on n'y pense même plus et
il finit par disparaître complètement.
Hélas ! Il n'en est pas de même parmi nous, et le
temps n'est pas proche où l'on pouria supprimer les
êtres dont l'utilité n'aurait pas été reconnue.
Les mots vivent en commun, et ils se reproduisent
entre eux.
De sorte qu'un mot — il faut bien l'avouer — n'est
jamais tout à fait nouveau. Et, pour peu qu'on en ait
l'habitude, on découvre en chacun d'eux bien aisé-
ment ses origines.
Le plus souvent la mère est latine et parfois le père
est anglais.
Cependant, nous ne devons pas contester l'existence
d'une infinité de mots dont la naissance est ignorée
dont la provenance demeure inconnue.
On dit d'eux qu'ils sont d'Argot. Soit.
Ce sont les petits voyous de la langue. Ce sont des
bâtards. Ils sont nés d'un coup sec, pour les besoins
d'une cause, mauvaise sans doute, mais qu'importe I
Ils vivent et ils ont la vie dure !
Ils viennent des faubourgs, ils y ont grandi, ils y
sont devenus populaires, mais il n'y sont pas restés.
Ils se faufilent dans tous les milieux, dans toutes
les phrases, hardiment, gaiement.
Ils détonnent un peu, certes, et les belles dames les
prononcent en rougissant, mais ils ont un parfum, une
odeur, si vous préférez, dont le charme est bien grand.
Seulement, ils sont terribles !
Ils ne se font pas annoncer et souvent on voudrait
ne pas les laisser passer. Mais leur adresse est telle
qu'ils vous échappent et vous n'y pouvez rien.
Vous l'avouez vous-même, vous dites :
— Excusez-moi, ça m'a échappé !
Et nous vous excusons, parce que nous savons bien
que ce n'est pas votre faute. Nous savons qu'il n'y a
pas moyen de les élever, ces petits voyous-là. Et nous
y renonçons, d'ailleurs, en souvenir du jour où leur
spontanéité nous a tiré d'embarras.
En effet, ils raniment quand ils veulent, une
phrase mourante, ils la stimulent, ils lui donnent un
relief soudain, et le plus vilain d'entre eux, bien
placé, entre deux mots, entre deux portes, dans
l'oreille, a fait glisser plus d'une femme.
Les mots ont une existence infiniment longue, com-
parativement à celle des humains. Et ce ne sont pas
les mots les plus employés qui meurent le plus ra-
pidement. Non. Bien au contraire.
Les mots ne meurent pas de vieillesse, c'est ça qui
est beau. Ils meurent dans l'oubli, et c'est à force de
ne plus servir qu'ils disparaissent.
Quelles leçons ils nous donnent I
Chez eux, il n'y a pas d'enterrement.
On n'annonce, en effet, jamais la mort d'un vieux
mot.
Tandis que la naissance d'un mot nouveau est un
véritable petit événement.
Tout le monde l'essaye, on s'en amuse, il va de
bouche en bouche.
Mais les gens graves et ceux qui font profession de
l'être accueillent avec méfiance, pourtant, le mot qui
vient de naître, et c'est pourquoi l'on attend qu'il
ait une majorité pour le naturaliser français.
La naturalisation se fait en présence de quarante
messieurs, qui sont généralement trente-huit, et qui
portent le nom et l'habit d'académicien.
Mais l'existence de tous les mots n'est pas exempte
de soucis.
15
Certains en voient de dures.
Et, par exemple, il arrive à un grand nombre de
mots de servir les uns pour les autres.
Ainsi, tenez, le mot « vache» sert alternativement
à désigner un animal, une femme qu'on n'aime plus
et un agent de police.
Il y a des familles de mots, très nombreuses, très
unies, comme il y a des familles d'arbres, et ils ont
également la même racine.
Il y a aussi quelques mots, rares, qui vivent seuls.
Et je vous signale la présence de vieux, de très vieux
mots, que vous trouverez, si ça vous amuse, en les
cherchant dans les livres anciens, et vous verrez
qu'ils sont séchés entre les feuillets comme des fleurs
mortes.
''.vie
TABLE
Table
L'ARGENT
LA SANTÉ
L'AMOUR
LE TRAVAIL
L'ORGUEIL
L'INDULGENCE
LE COURAGE
LA FANTAISIE
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LES REPAS
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LES VICES
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LA MALADIE
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LE PARASITE
L'ART ET LA FOULE
LES DOMESTIQUES
LA MONTRE
LA DERNIÈRE D'UNE PIÈCE
LE CHIEN
PETIT MANUEL
à l'usage des gens qui ne racontent
pas bien les histoires et qui les écoutent
mal.
LE TRAIN DES MARIS
LES MOTS
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4
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